"Les Beck-Hartweg : Une Vision Humaine et Durable de la Viticulture"
- Piquette

- 3 juin
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : 16 sept.

Fin août 2024 à Dambach-la-Ville, il est 10 h et le soleil n’a pas encore déployé tous ses rayons. Pour l’instant, l’air est encore frais et quelques nuages nous surplombent. La météo est idéale pour prendre la route vers le domaine de Mathilde et Florian Beck-Hartweg. Les vendanges se préparent doucement, et le couple partage avec nous ses derniers instants de répit. À l’entrée de leur maison familiale, les tracteurs et pelleteuses en plastique jonchent le sol, et le chien qui nous accueille en sautillant semble maîtriser l’art de les éviter. À peine arrivés, nous sautons dans la camionnette de Florian, direction les vignes. De chaque côté de la route sinueuse, la nature s’étend, verdoyante et vivante.

Lorsque le moteur s’éteint, c’est le chant des grillons qui gagne nos oreilles. La camionnette est garée au cœur du Frankstein*, qui nous offre un panorama époustouflant sur le village et ses territoires. D'ici, on distingue très distinctement les différentes parcelles du domaine :
D’un côté, les parcelles sableuses sont à l’origine des cuvées “Tout Naturellement”. En plaine, le lieu-dit Blettig est doté d’un sol argilo-limoneux. Les parcelles exposées à l’est produisent quant à elles le “Granite”, un vin issu de la même roche mère granitique que celles du Frankstein. Un peu plus loin, le Bungertal s’étend sur un sol gréso-volcanique, et celui de Rittersberg, sur un sol granitique. En tout, ce sont donc six terroirs différents qui s’étendent dans une circonférence de 15 km autour du domaine. De ce panorama, les Beck-Hartweg ne se lassent pas. Il faut dire qu’iels sont les mieux placé.es pour comprendre ce que la nature peut offrir, malgré un équilibre aujourd’hui fragilisé.
“Tout intervient dans la production du vin : les humains, bien sûr, mais aussi les animaux, visibles ou invisibles — surtout ceux que l’on ne remarque plus, là où les sols sont trop travaillés et dépourvus de verdure.”
Florian partage avec nous son attachement profond à ses vignes. Mathilde et lui ont à cœur de préserver l’écosystème local, notamment en pratiquant l’agroforesterie*. Il ne faut pas oublier que nous ne faisons qu’emprunter ces terres à ceux qui les occupent depuis bien plus longtemps que nous. Le vigneron évoque l’importance des arbres, dans lesquels viennent s’abriter fauvettes à tête noire, rougequeues à front blanc et autres volatiles. Les oiseaux sont en première ligne lorsqu’il s’agit de protéger la vigne des nuisibles. “C’est vrai aussi qu’ils ne se gênent pas pour picorer nos raisins mûrs, mais bon, c’est le jeu !”, plaisante Florian avec philosophie. Il nous invite à goûter, à notre tour, une baie de Gewurztraminer et alors, nous comprenons les oiseaux. Qui pourrait leur en vouloir ?
Du cep au cœur, des racines au goulot

Avec des terroirs aussi riches, il était évident pour Mathilde et Florian que leur projet devait mettre à l’honneur chaque typicité. Quitte à s’éloigner des mono-cépages traditionnels alsaciens, ils privilégient les cuvées en complantation* ou les assemblages de raisins issus d’une même parcelle, vinifiés ensemble dès le pressoir. En général, une macération pelliculaire* plus ou moins courte est réalisée : elle favorise l’action des levures indigènes* au début de la fermentation, tout en apportant structure et finesse aromatique. Le tout, évidemment, sans chimie ni artifices, aussi bien à la vigne qu’à la cave. Après avoir bu les paroles de Florian, il est temps de goûter au vin. Construite en 1784, la cave abrite de nombreux foudres*. La veille, les vins ont été soutirés* avant d’être transférés dans des cuves inox. Là, ils reposent quelques jours : les plus grosses lies se déposent naturellement, permettant une mise en bouteille sans filtration. Florian ajuste parfois un gramme de soufre en cuve, notamment lorsqu’une fermentation ou un millésime se montre capricieux.
Dégustation :

Nous ouvrons le bal avec “Granite 2022”, un vin issu d’un assemblage de Pinot Noir, de Pinot Gris et de Riesling. Chaque cépage a été récolté séparément, selon son degré de maturité. Les raisins les plus précoces ont été légèrement macérés avant d’être pressés en attendant que les plus tardifs soient vendangés. Ensuite, les raisins sont assemblés dans le pressoir. Le vin est frais, avec une gourmandise évidente : on y retrouve l’identité verticale du granite, ainsi qu’une légère amertume en fin de bouche. L’acidité du Riesling, combinée au terroir granitique, offre une belle salinité.
Des vins qui consignent les émotions et les bouteilles

Mathilde et Florian ont pensé leur protocole en cherchant à réduire leur empreinte carbone* à chaque étape. Par exemple, côté livraison,
iels utilisent de simples cartons bruns sans intercalaire. Les bouteilles, légères, permettent de réduire le poids lors du transport. Fini les capsules en aluminium ; désormais, les étiquettes sont en papier et non autocollantes : elles sont collées à la main avec une colle soluble pour faciliter le recyclage. Car Mathilde et Florian ont installé une consigne* ! Lors de notre visite, dans l’arrière-cour, trois personnes étaient en pleine session de nettoyage après avoir récupéré les bouteilles vides lors du salon “Sommer Fascht” quelques mois plus tôt, réunissant plus d’une vingtaine de vigneron.nes différent.es.
La consigne, encore rare dans le monde du vin, peine à s’imposer à grande échelle. Faute de structure organisée, il reste difficile de convaincre les professionnel.les de conserver leurs bouteilles vides. Peut-être verrons-nous la situation évoluer dans les prochaines années. "Nous savons que ce n’est pas un système facile à mettre en place à grande échelle, mais chaque petite action compte. Nous espérons que, dans quelques années, cela deviendra un standard dans le monde viticole"
Message in a bottle
"Quand on vend une bouteille de vin, [...] C’est un message qu’on transmet, notre vision de la vigne, de la vie ou du monde."
Florian nous partage sa vision du métier de vigneron.ne, qui va bien au-delà de produire du vin, en mettant l'accent sur l'impact écologique, humain et culturel.
“Le vin n’est pas un produit de première nécessité […] ce qui nous impose deux choses : d’abord d’avoir l’impact environnemental le plus faible possible sur toutes les ressources que l’on utilise — du temps humain, de la surface, de l’énergie — et ensuite, d’avoir un impact sociétal. Quand on vend une bouteille de vin, il ne s’agit pas seulement d’une transaction financière. C’est aussi un message qu’on transmet, notre vision de la vigne, de la vie ou du monde. On partage nos valeurs en travaillant avec les collaborateur.ices les plus proches. Tous nos partenaires, même celleux à l’étranger, ont déjà visité nos vignes et discuté avec nous de vive voix. Cet aspect relationnel fait partie des plaisirs du métier, mais c’est aussi une volonté d’avoir un impact, même minime, sur la société actuelle. C’est aussi pour cela qu’on veut mettre en avant chaque terroir. Ils sont tous différents : certains plus ou moins troubles, d’autres plus ou moins clairs… On pense que la diversité du monde est belle, et c’est ce qu’on veut raconter. Un peu comme des poètes qui voudraient questionner nos habitudes.”
À l’ombre des vignes, les enfants poussent aussi
Parmi les nombreuses cordes à l’arc de Mathilde et Florian, celle de parents. Florian raconte :
“La vie de vigneron.ne est une vie qui prend beaucoup de place et de temps. En période estivale, entre les traitements, les rognages et autres étapes à passer, certains collègues font 70 h de tracteur par semaine. À ce rythme, cela leur paraît impensable d’avoir un enfant dans les vignes.”

Mathilde et Florian ont fait le choix d’inclure leurs enfants à leur rythme de vie, dès la naissance du premier. Mathilde s’est formée au portage et emmenait son bébé dans les vignes lorsqu’elle y travaillait. Aujourd’hui, elle partage cette pratique avec enthousiasme à celles et ceux qui s’y intéressent.
Le respect de la nature et de l’environnement est au cœur de leur vie familiale. Mathilde et Florian, tout en transmettant leur savoir-faire viticole, s’assurent que leurs enfants grandissent dans un environnement dans lequel la biodiversité et la préservation des ressources sont des valeurs fondamentales.
Ce choix éducatif, loin d’être anodin, est en parfaite harmonie avec leur vision du vin comme produit vivant, porteur d’histoire.
Côté éducation, Mathilde et Florian s’attachent à déconstruire les idées reçues sur leur métier. Ils portent la responsabilité d’offrir à leurs enfants un modèle de vie ouvert et moderne, dans lequel sexisme et cloisonnements n’ont pas leur place. Les enfants sont encouragés à suivre leurs envies, à être en mouvement, sans se limiter à cause de leur genre.
“Dès l’école, les loisirs et les métiers sont encore trop rapidement genrés”, souligne Florian. Le genre ne devrait effectivement jamais entrer en compte lorsqu’on parle de ce qu’on aime faire.

Leur vision inclusive se retrouve jusque sur leurs étiquettes et fiches produits. Depuis 2021, on peut y lire : « Florian et Mathilde Beck-Hartweg, vigneron·ne·s ». Une démarche encore rare dans un secteur où le masculin prédomine.
“Ça a beaucoup intrigué : certains se sont montrés curieux, d’autres ont été contrariés. Ça reste difficile de faire bouger les lignes.”
L’école des enfants se trouve juste à côté du domaine, ce qui permet aux parents de partager les repas du midi et autres moments avec elleux.
“Il n’est pas rare de rencontrer des parents qui regrettent de ne pas bien connaître leurs enfants. Certains ont même eu l’impression de les découvrir lors du confinement. Ce n’est pas un schéma que nous voulions recréer.”
Pour préserver ces moments familiaux, le couple a fait les choix qui s’imposaient : ils ont limité la surface de leurs vignes et louent une partie à de jeunes vignerons comme Léonard Dietrich ou Lambert Spielmann. Ainsi, Mathilde et Florian s’épanouissent dans leur rôle de parents, tout en conservant un domaine à taille humaine, où tout reste faisable à la main.
Conclusion
À la fin de la visite, Florian nous confie :
“On aimerait, que chaque bouteille de vin que l’on produit porte non seulement l’histoire de notre terroir, mais aussi l’espoir d’un avenir plus respectueux de la nature et des hommes.”
On s’attache très vite aux Beck-Hartweg. Ils incarnent une vision singulière, où respect de l’environnement, inclusivité et transmission se conjuguent. En questionnant les codes d’un métier traditionnel, ils nous offrent des vins authentiques, profondément ancrés dans leur région. Leur démarche dépasse la production : elle témoigne d’un engagement pour un futur durable et solidaire, où chacun peut contribuer à préserver nos patrimoines et faire grandir un monde plus humain.
LEXIQUE
🍇 Viticulture & œnologie
Complantation : culture de plusieurs cépages dans une même parcelle.
Macération pelliculaire : technique consistant à laisser les peaux de raisin en contact avec le jus avant fermentation.
Levures indigènes : levures naturellement présentes sur les raisins ou dans l’environnement, par opposition aux levures ajoutées.
Soutirage : opération qui consiste à séparer le vin de ses lies (dépôts) après fermentation.
Foudres : grands contenants en bois utilisés pour la vinification ou l’élevage du vin.
Millésime : année de récolte des raisins
🌱 Agriculture / écologie
Agroforesterie : pratique agricole qui associe arbres et cultures ou élevages sur une même parcelle.
Consigne : système permettant de récupérer et réutiliser les contenants (ici les bouteilles).
Empreinte carbone : mesure des émissions de gaz à effet de serre liées à une activité ou un produit.
Terroir : ensemble des caractéristiques naturelles (sol, climat, exposition…) qui influencent le goût d’un vin.
Crédits :
Écriture : @Saprichty
Relecture et réécriture : @elidealiste.txt_
Photos : @madorffl






